Pourquoi parrêsia ?

La parrêsia c’est l’attitude de celui qui, au cœur de la cité, décide d’avoir un discours contraire, une parole franche: elle se traduit exactement du grec par le « dire-vrai », si l’on conserve le sens particulier qu’a voulu lui donner Michel Foucault.

Son parangon, c’est le cynique Diogène sous ses traits les plus excessifs, au-delà même de ce que la légende à pu lui attribuer : exhibitionnisme, langage ordurier…en somme, tout ce qu’il y a de plus infréquentable.

Car l’attitude cynique est avant tout un appel : elle s’adresse à ceux qui s’effarouchent, aux scandalisés, aux honnêtes gens qui conçoivent toujours, en secret, une fascination coupable pour l’objet même de leur dégoût convenu.

Mais elle est aussi une attitude contre, comme le dirait Michaux : figée dans l’opposition, la parrêsia ne s’embarrasse pas de nuances, elle ne produit que le jaillissement d’une voix solitaire : hérissée et polémique, la parole franche s’avance parmi la foule comme le seul citoyen n’ayant pas déposé les armes. Elle fend son uniformité d’une voix dissonante, et rompt son harmonie suspecte d’un couperet qui tombe à contretemps.

Aussi, le chien hurlant qui niche en ce cyber-tonneau aboiera à tue-tête, tantôt à tort, tantôt à raison : toujours avec franchise, toujours contre.

C’est que les démagogues se sont rendus maîtres du peuple, et que le doux miel des paroles que susurrent les sycophantes aux oreilles de la bête apprivoisée l’a à demi endormie.

C’est que nous voulons non point flatter, mais brusquer, éveiller plutôt qu’assoupir…que nous préfèrons le cri rauque qui remue la carcasse des tripes à la gorge au faible murmure qui bave de la commissure coupable des lèvres pincées…cette vicieuse fuite mal maîtrisée d’une pensée insipide et  indigeste…

Aussi le dernier moyen pour nous de parler vrai est-il cette posture de provocation, cette vulgaire ostentation de notre corps virtuel : il nous faut, comme le cynique, nous imposer dans l’espace public comme scandale suprême, inacceptable, sans quoi le murmure nous couvrira toujours de son doux ronflement.

Puisque l’agora ne tolère plus qu’un seul discours, puisque le corps unanime de la pensée correcte et policée nous frappe d’anathème, autant endosser l’accusation et la pousser à son comble : vous trouvez les autres  idées intolérables, indignes d’être débattues ou entendues, vous nous jugez indignes d’être libres…nous vous prouverons combien nous pouvons être infréquentables, combien vous avez raison d’écarter chaque jour au nom de la tolérance notre intolérable voix : elle pourrait, si l’on n’y veille, arracher à leur torpeur ceux de nos concitoyens dont le sommeil n’est pas encore si profond.

Il n’est pas de signe plus fort de la tendance totalitaire de notre société que son culte du monologue ; rien de plus aliénant pour l’individu que de ne pouvoir tenir qu’un seul discours ; pas de plus grande trahison de la culture occidentale que d’abolir ce qui a fait sa grandeur : le débat, la conversation, la joute verbale. Aussi, nous jugeons que rien n’est plus important que de faire retentir un autre son de cloche, fût-il creux, il sera toujours signifiant.

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